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Archive for the 'Numbers' Category

Numb[h]er .I

janvier 16th, 2010 | Category: Compulsive logorrhea,Numbers

Ecrit à la place (littéralement) de mon partiel de Civilisation & Littérature. Suite éventuelle à venir. Le titre vient en partie de là (Portishead s’écoute avec des basses dignes de ce nom ou ne s’écoute pas. C’est dit.) :

Numb – Dummy – Portishead

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Je savais que tout chez lui reposait sur un équilibre ténu entre le silence et une déflagration. C’était un de ces êtres instables dont le calme, l’apparente tranquillité dissimulait un bouillonnement continu d’idées et d’envies au poids variable qui venaient périodiquement s’écraser quelque part au sein de sa carapace pour s’échapper doucement sous la forme de quelques phrases manifestement hasardeuses mais qui semblaient toujours avoir été choisies avec le plus grand soin.

Il pouvait rester des heures sans rien dire, le regard vide et fixé sur des paysages invisibles, quelque part au-delà des murs. Dans ces moments, il se contentait en général d’acquiescer ou de remuer la tête quand on venait lui adresser la parole. C’est pourquoi on lui avait donné le surnom de « Mute ».

J’étais fasciné par l’apparente pesanteur de l’air sur ses épaules, comme s’il avait acquis une densité telle qu’il générait à présent sa propre gravité, imposant à son organisme une incroyable contrainte. Le fait de soulever ses paupières semblait être une concession faite au monde, un compromis entre ses yeux et la lumière du jour, comme s’il n’avait pas réellement besoin de contact visuel avec cette réalité.

Malgré cette lenteur, cette inertie, j’avais conclu qu’il était dans un état constant de fuite immobile. Il était devenu, à l’image de ces avions furtifs aux lignes brisées, une sorte de structure complexe indécelable pour les radars. Les regards glissaient sur lui et on l’oubliait avant même d’avoir remarqué sa présence. Peu de gens savaient qui il était, sans parler de le connaître.

Je l’avais rencontré dans un bar. Il était assis seul à une table pour deux et toutes les autres places étaient prises. J’étais, ce jour là, bien trop vide pour me soucier de quoi que ce soit et je m’étais assis en face de lui sans vraiment chercher à obtenir son approbation. J’avais besoin de m’asseoir, besoin de souffler et de boire une bière en paix. Il avait simplement décalé sa tasse de café et continué à griffonner des lignes sur une feuille volante. J’avais découvert par la suite que c’était une de ses habitudes et que ces bouts de papier sans liens entre eux étaient recouverts de locutions lapidaires et brutes semblant échappées directement d’une sorte de demi-rêve un peu trouble.

Je me souviendrai, je crois, toujours de cette rencontre car il n’avait prononcé qu’une seule phrase après que j’aie bu la moitié de mon verre :

- La bière, comme l’amour, laisse une saveur amère dans la bouche, mais heureusement les deux ne détruisent pas les mêmes organes.

C’est à cet instant que mes yeux se sont perdus dans les siens avant de se noyer dans mes larmes.

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