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III. [morphose]

juillet 26th, 2008 | Category: Compulsive logorrhea,morphose

I.II.III

A l’heure pile, le même message fut diffusé dans les haut-parleurs de tous les points d’accueil de la ville: « pour assurer le bon déroulement des opérations, il vous sera demandé de prendre place dans une des cabines disposées dans la cour et d’y attendre les prochaines instructions. Installez-vous en ordre et dans le calme, il y a une place pour chacun d’entre vous ».

Les cours étaient en effet recouvertes d’un alignement de cabines individuelles au toit conique. Les portes comportaient un code composé d’une série de trois chiffres et de deux lettres, qui ne signifiait apparemment rien. Peu à peu, les files d’attente diminuaient et les portes se verrouillaient au fur et à mesure. On patientait fébrilement, attendant de connaître la suite des événements et bien peu se souciaient de ce détail.

Il ne resta bientôt plus personne au dehors, le silence dans les cours était presque total, toute l’activité avait été suspendue à l’extérieur car bien rares étaient ceux qui ne s’étaient pas présentés. Un grésillement traversa les haut-parleurs, juste avant le second message. C’était un compte à rebours qui commençait au nombre 30.

On n’imagine pas le nombre de pensées qui peuvent traverser l’esprit d’un être enfermé dans un espace exigu durant trente secondes d’interrogation intense. L’abrutissement ordinaire laissa vite place à une euphorie incontrôlée chez une majorité de personnes, submergées par l’impatience et l’adrénaline. Ce sentiment si inhabituel était d’autant plus fort qu’il était accompagné d’une conviction inébranlable: tout sera différent ensuite. Il ne pouvait en être autrement, le changement était nécessairement positif dans ce monde lugubre et figé.

Passaient les seconde et la fin du décompte finit par arriver. Maintenant, c’était le moment attendu avec tellement de ferveur. Maintenant, et que se passait-il?

Ce ne fut au départ qu’un grondement sourd, incertain. Tout juste une vibration grave dans le sol, presque imperceptible. Elle prit de l’ampleur. A l’intérieur des cabines bien entendu, personne ne savait ce qui se passait, mais le bruit se faisait de plus en plus envahissant, de plus en plus violent. Il atteint rapidement le seuil de la douleur. Plus personne ne comprenait rien ni ne faisait semblant. C’était le chaos dans une boîte sans issue. Chaque individu ressentait jusqu’au plus profond de son être ce son insupportable et ces vibrations terrifiantes. Pris de terreur panique certains se cognait désespérément contre les parois, oubliant tout de ce qui les avait fait venir. Après la perspective du monde meilleur était venu le désir d’une mort rapide pour mettre fin à cette souffrance aigue.

De l’extérieur tout n’était pas si effrayant. Une épaisse fumée s’échappait des centres, surgie de sous les cabines. Les nuages ainsi formés se rejoignaient avec lenteur, épaississant le smog, faisant sombrer les rues dans des ténèbres irrespirables. La chaleur dans les cabines montait inexorablement. Plus personne ne le connaissait et il manquait à présent, le mot « enfer », cet absent était dans toutes les têtes, présent sans être nommé.

Puis la nuit fut déchirée brutalement sous la fumée. Les cabines commencèrent à s’élever, propulsées chacune par un réacteur vers l’inconnu, vers le ciel inexploré et énigmatique. Peut être la vue de ces étendues claires et transparentes vers lesquelles ils montaient aurait-elle pu rassurer les occupants des cabines. Mais les murs restèrent opaques jusqu’à la fin.

La fin fut d’une indicible beauté. Dans un ordre qui avait tout d’une symphonie visuelle, les cabines explosèrent en une éblouissante corolle lumineuse et ensanglantée, éclairant les nuages d’une lumière d’un rouge surnaturel. Cela dura un moment, les explosions se succédant avec une précision mathématique dans un fracas de tonnerre, comment si un gigantesque orage divin avait lieu dans la stratosphère. Il cessa d’un coup.

La couverture de nuages retrouva son calme habituel. Entièrement teintée de rouge elle planait au dessus de la terre définitivement asphyxiée. Et le soleil qui filtrait au travers répandait des raies sanglantes dans l’air vicié. Jusqu’à ce qu’il se mettre à pleuvoir.

La pluie dura des semaines sans discontinuer. Elle tombait, rouge, sur le sol désolé et sans vie. Elle lavait les routes et les façades rongées, elle inondait les rues vides et emportait les immeubles les plus fragiles dans les crues diverses. Quand la pluie cessa, la lumière se fit pour la première fois depuis des siècles sur les paysages ravagés. Tout était rouge, d’un rouge macabre et magnifique. Rouge, comme la vie. La couleur était la vie, la seule qui restait.

Et, déjà, apparaissaient les premières craquelures.

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II. [morphose]

juillet 01st, 2008 | Category: Compulsive logorrhea,morphose

I.

Pourtant aujourd’hui n’était pas un jour ordinaire dans la Ville. Aujourd’hui il y avait comme une agitation inhabituelle au milieu du trépignement maussade des activités ordinaires. Cette journée n’était pas comme les autres, elle avait été attendue.

Des hommes et des femmes s’étaient réveillés, comme tous les jours, ils avaient éteint leur réveil machinalement, avaient pris leur café et regardé le calendrier. Et ces hommes, ces femmes, bercés par leur routine lancinante n’avaient tout d’abord pas eu de réaction. Ils étaient ensuite sortis de chez eux et étaient passés devant les murs noircis, recouverts par plusieurs millimètres d’affiches – il s’en faisait pour n’importe quel prétexte – sans les regarder. Mais inconsciemment ils avaient fait le rapprochement entre les affiches et ce jour. La date coincidait.

En plus de la date était écrit:

« Le changement »
Volontaires demandés
se présenter au point d’accueil de votre Zone
18h

Personne ne savait vraiment ce que cela signifiait, ce mystère renforçait l’intérêt provoqué par les premiers mots, fascinants comme des serpents dangereux pour ceux qui les lisaient. On n’en parlait pourtant pas -les gens normaux se parlaient peu et n’avaient de toute façon rien à se dire- mais il régnait comme une sorte de frénésie un peu partout, comme pour faire passer le temps plus vite afin d’arriver au bout des heures de travail encore plus harassantes qu’à l’accoutumée.

A 17h55 les files d’attentes devant les points d’accueil commençaient à se former, l’impatience n’étant pas bien vue, tout le monde avait attendu que quelqu’un ose se soumettre au regard désapprobateur de la foule envieuse qui faisait mine d’avoir mille choses à faire en patientant sans en avoir l’air.

Les points d’accueil étaient composés de guichets situés à l’entrée d’énormes bâtiments ouverts sur une cour, des sortes de places de rassemblement depuis lesquelles on pouvait assister à quelques rares discours ou annonces sur des grands écrans. Il y en avait un par zones, la Ville étant découpée en quelques centaines (ou milliers, qui pouvait le savoir vraiment à part celui qui les avait créées?) de zones. Cette organisation était elle aussi un vestige d’un temps où une telle répartition avait eu un sens réel.

A 17h59 presque toute la population de chacune des zones était rassemblée, silencieusement, en longues rangées de quelques centaines de personnes. Les regards étaient tournés vers les aiguilles des horloges placées au dessus de l’entrée des points, l’aiguille des secondes traçant implacablement son cercle vers le 12 de fin et recommencement. Les portes ouvriraient à l’heure, s’il y avait une valeur qui avait persisté en ce monde c’était bien celle de la ponctualité.

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I. [morphose]

juin 28th, 2008 | Category: Compulsive logorrhea,morphose

I.II.III

Le smog et puis la ville. Sous cette couche épaisse, dense comme un matelas meurtrier et opaque de mousse toxique, s’étalait l’agglomération et ses tentacules grisâtres. Immeubles après immeubles le regard se perdait dans une succession de façades anonymes et salies par les vapeurs montant du sol qui croisaient les fumées venues du ciel.

Dans ce désert monochromatique régnait un grondement perpétuel d’où ne perçaient que rarement les échos de quelques cris humains, anecdotiques manifestations organiques au milieu du vacarme des machines. Il faisait froid, une température qui normalement n’aurait pas justifié que des êtres vivants puissent décider de vivre ici. Mais voilà, il n’y avait pas d’ailleurs où mourir.

Le nom de cet endroit s’était perdu dans les mémoires, noyé dans le temps qui s’écoulait  au rythme du fleuve ;  lentement, inéluctablement, avec cette puissance pleine de certitudes qu’ont les éléments  naturels que personne ne peut stopper. On disait   »la Ville », il n’y avait de toute façon plus que celle-là. La notion même de ville était oubliée depuis longtemps. Il n’y avait que cette surface gigantesque que personne ne traversait en entier dans sa vie, émaillée de routes défoncées, d’autoroutes démesurées et d’un réseau souterrain qui ressemblait plus à un cauchemar labyrinthique qu’à un métro.

La Ville était infiniment vieille, accumulant ses propres couches les unes après les autres depuis des siècles, la modernité écrasant progressivement chacune des époques sans que jamais on ne note une amélioration d’aspect. Tout était toujours bancal, fissuré, pourri et malsain. La maladie y était une fatalité, ceux qui ne mourraient pas jeunes priaient pour que cessent leurs souffrances. Il en avait toujours été ainsi. Mus par une force absurde de survie autodestructrice, les générations se succédaient dans cet enfer désespérant.

Il n’y avait que bien peu d’éléments pour briser cette affligeante monotonie. Quelques commémorations dénuées de sens, vestiges risibles d’un passé dont certains aimaient à penser qu’il avait eu un sens et quelques changements dans un gouvernement vague dont personne ne se souciait vraiment. Les années étaient marquées par deux saisons: l’été où il faisait froid et sec et l’hiver où il faisait froid et humide. Les déchaînements climatiques n’avaient même pas le mérite d’être spectaculaires et ne touchaient que des banlieues toujours éloignées, dépeuplées et sans vie dont personne ne voulait entendre parler.

Si vous aviez discuté avec l’un des mornes habitants de cette hyper-mégalopole engluée dans ses propres miasmes, vous n’auriez été qu’assez peu supris d’apprendre que le mot religion n’existait même pas dans son vocabulaire. Pas de salut sur terre, rien à attendre au delà. Vivre et mourir, sans adjectifs à rajouter. Il n’y avait que ça à faire et personne ne se posait de questions. Pas de dieu faute d’espoir à entretenir, pas d’oiseaux faute d’air à respirer, pas d’avions faute de visibilité. Le smog et puis la ville comme seules certitudes.

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Triptyque -3

mars 31st, 2008 | Category: Compulsive logorrhea

Le plomb coulait dans ma gorge, débordait comme un miroir en fusion ; calme et mort, silencieux comme une pluie à l’envers. Lourdeur. Ce seul mot, maître, dirige grince comme mille dents plantées dans le sol. Tranchées creusées, œdèmes déchiquetés laissant couler leurs fluides, englués. Tes propres miasmes, ceux des autres, la vie qui nous tue. La mort te ferait défaut à cet instant.
Coincé dans une boucle.
Ecrasé sans fin.

Ce fut l’encre ensuite. Tes yeux sales noircis de l’intérieur, tu te remplissais, tout comme moi. Inondé d’indélébile, marqué à jamais au sein même de tes vaisseaux. La nuit prenait place, forme en ta chair. J’étais la voûte céleste et ensemble nous aimions être regardés par les yeux scrutateurs des borgnes lunettes pointées vers le soleil absent. Nul ne nous voyait alors qu’il n’y avait rien d’autre. Trop visible mais pas assez vus.
Logé au firmament.
Sans s’y croire.

La vapeur enfin. Rouge étouffante et molle. S’élevait sur mes contours, les tiens, sculptait et disparaissait. Ce fut magnifique la seconde même où tout devint hideux. Puis commun et plus rien n’exista vraiment que des vagues refoulées et capturées éternellement sans jamais être fixes. Les marques sur le sol n’étaient que des mirages trop concrets sur le moment.
Regarder sans comprendre.
Les yeux fermés.

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Triptyque -2

septembre 21st, 2007 | Category: Compulsive logorrhea

Les visages brouillés de nos souvenirs nous rappellent l’amertume de l’oubli. Des fragments de phrases aux intonations usées nous restent au hasard, il n’y a plus de messages. Nous ne voulons pas être le futur de notre passé, celui qui efface malgré lui, de ses doigts destructeurs. Croyant effleurer, il brûle, et sans hésiter, il croit. Mais les images sont passées, les couleurs ont terni. Réveiller à grand peine des sentiments, est-ce bien nécessaire, ils perdent leur rapport avec l’origine de leur être.
Résignation. Mémoire et disparition.

L’éveil appelle l’imaginaire, la fuite n’en sera pas une. Egarements, songes, mais la volonté d’y croire fait s’accrocher des étoiles sur le smog. Les lumières enfumées ne disent rien de plus que leur histoire teintée d’un nous un peu moins solide. Perdons notre substance pour traverser le rempart de nos yeux, libres et aveugles, hors de l’atteinte du présent. Aptes à construire sans rien toucher, à ressentir une consistance absolue. Un soi inaliénable, accessible aux seuls qui s’oublient.
Ouverture. Rêve et réinvention.

Lacérer des tableaux qu’on ne peindra jamais, rageusement, y mettre toute sa force. Construire son propre bûcher et l’allumer avec les pages de son autobiographie. Des ses larmes éteindre l’incendie, noyer le feu purificateur, s’étouffer de ses propres cendres. On rira de tout ça ensuite, quand on aura compris que rien n’a d’importance, à part nos pièces de rechange. De belles crevasses de sincérité retenue plein les yeux, à se perdre au fond de nos propres failles.
Conscience. Rejet et destruction.

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Triptyque.

septembre 03rd, 2007 | Category: Compulsive logorrhea

Il est toujours minuit cinquante-neuf. Que l’horizon se fige, comme les aiguilles qui ne transpercent rien. Pas de transmission, les écrans au repos s’entre-réfléchissent dans un grésillement atone. Vos vies imprimées gisant sur le sol, noyées dans l’encore noir, poisseux, qui s’écoule par ces orbites vides qui sont les vôtres. Dents sombres et rotules blanches, plus rien pour ricaner que des os.

Laisser filer le temps, entre vos doigts qui s’effritent.

Poussières.

- – - – - – - -

Je suis une balle perdue entre ciel et terre. Un tir au hasard, tranché sur le fil d’un instant. L’apogée est mon déclin aussi. La chute est ma progression. Tout est mort, tout semble perdu pour moi, rien n’est encore commencé. Que croire, saisi dans l’intervalle, tout refroidit et rien ne change. La fusion puis le cristal. Laissons les astres, il est temps de retomber.

Saisir au vol, quand rien ne décolle plus.

Pesanteur.

- – - – - – - -

Le regard égaré sur un mur, il rêvait d’océans. L’écume sur le rivage, ailleurs qu’au fond d’un verre. L’obscurité contenue par quelques bougies pesait sur ses paupières. Cela ne dura qu’un instant. Il but une gorgée, un peu pour s’occuper les mains, reposa sa bière sur la table. Un regard, sur sa gauche, noyé au fond de ses yeux. Se détourner, revenir dans la même direction. Sourire, le faire durer, en silence, même s’il fallait l’inventer. Une gorgée, un regard, un sourire et le silence.

Tenir une note, comme une promesse.

Lumière.

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